LE GRAAL DU BONHEUR ?

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Alors que le mot « bienveillance » renvoyait jusqu’à peu à quelque chose de has been, un peu paternaliste et condescendant, il est aujourd’hui omniprésent. Érigé comme une disposition toute‑puissante, il est maintenant censé régir tous les aspects de la vie et de la société… eh bien, voilà !

Disputes, tensions, agressivité… Notre quotidien est souvent sujet à la violence et au stress. Comment rester serein et s’épanouir dans ce climat négatif ? Grâce à la bienveillance. » Voilà les premières lignes présentes sur la quatrième de couverture d’un livre qui promeut le développement personnel. Il propose de nous donner « les clés » pour « apprendre la bienveillance » avec des « outils pratiques » tels que l’optimisme, la compassion ou encore la communication non violente. Aujourd’hui, les rayons des librairies débordent d’ouvrages de ce type. Depuis quelques années, ils se retrouvent en tête des ventes et dominent largement le marché. 

Des « chief happiness officers » (CHO, les « directeurs du bonheur ») et des « toxic handlers » (en quelque sorte des « générateurs de bienveillance ») ont fait leur apparition dans le milieu de l’entreprise, où ils incarnent les apôtres d’une nouvelle idéologie du bonheur au travail. « Autobienveillance », bienveillance au travail, éducation bienveillante, parentalité bienveillante. L’exhortation à la bienveillance et à son cortège de synonymes positifs est à présent générale. Sollicitude, empathie, gentillesse, altruisme, le tout au service d’une bien-pensance omniprésente. La bienveillance est en effet professée dans tous les domaines de la société, de l’éducation à la santé, en passant par le management et les pouvoirs publics. Mais qu’entend-on exactement par bienveillance ? Les éléments de définition sémantiques et historiques rendent compte du caractère complexe et polysémique de ce terme. Selon le Trésor de la langue française, il désigne à la fois une « disposition généreuse à l’égard de l’humanité », la « qualité d’une volonté qui vise le bien et le bonheur d’autrui »,  une « disposition particulièrement favorable à l’égard de quelqu’un » (souvent d’un supérieur envers un inférieur). Issu du latin bene (« bien ») volens (« vouloir »), bienveillance signifie, au sens propre, « qui veut le bien », « qui est favorable à quelqu’un ou à quelque chose ». 

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« Comme a pu l’écrire Terry Eagleton, il est sûr que nous avons besoin d’espoir, mais nous n’avons certainement aucun besoin de l’optimisme tyrannique, conformiste et presque religieux qui accompagne désormais l’idée de bonheur. »

C’est au xviiie siècle et avec l’essor du sentiment comme catégorie philosophique à part entière que des penseurs de la bienveillance comme Jean-Jacques Rousseau, Francis Hutcheson ou Adam Smith pensent la pitié ou la sympathie comme des voies d’accès à une morale sensitive. Au même titre que la connaissance et le désir, le sentiment est ainsi reconnu comme l’une des facultés fondamentales de l’esprit. Dans son acception actuelle, la bienveillance jouit d’une popularité fulgurante et commodément fourre-tout. Face aux vicissitudes de l’existence, elle serait cet outil miracle qui nous permettrait d’accéder à un idéal de bien-être et de bonheur modelé par nos sociétés contemporaines et néolibérales. Dans ce contexte, le bonheur se réduit à une maximisation du moi et de ses utilités, et la bienveillance, à une pratique nécessaire. La philosophe slovène Alenka Zupancic souligne les modalités de cette nouvelle morale, dans laquelle le bonheur s’identifie à la bonté. Une personne heureuse est forcément une personne bonne et bienveillante. Un idéal, hérité des théories et des enseignements du care et de la psychologie positive développée dans les années 1980 et 1990 principalement aux États-Unis, qui se construit dès lors comme une injonction et s’organise, par ailleurs, en une industrie juteuse, comme le démontrent la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas dans Happycratie. « Comme a pu l’écrire Terry Eagleton, rappellent les auteurs dans leur conclusion, il est sûr que nous avons besoin d’espoir, mais nous n’avons certainement aucun besoin de l’optimisme tyrannique, conformiste et presque religieux qui accompagne désormais l’idée de bonheur. »

C’est d’ailleurs une vision politique du lien social qui disparaît dès lors qu’on pose le postulat que l’amélioration des sociétés ne passerait que par celle des individus. Aucune injonction à la bienveillance ne peut faire l’économie de cette vision politique, d’une justice sociale et d’une analyse critique dans la constitution d’une société.

Cet article est issu du Tome 4

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