LE VENT

Si aujourd'hui, la science météorologique sait l'appréhender, longtemps, le vent a cristallisé un fort imaginaire collectif et a su conserver un vif pouvoir d'inspiration métaphorique, poétique et littéraire.

Réfléchir au vent par temps de confinement donne une saveur particulière à son observation. Dans des intérieurs fermés, déceler sa présence n’a rien d’une sinécure. Il faut s’exercer à le traquer. Pour cela, tous les sens sont sollicités et mobilisés. D’abord, l’ouïe, l’odorat et le toucher, ensuite la vue. Une fenêtre qui claque, des fleurs qui s’agitent dans les jardins ou sur les balcons, le bruissement des feuilles de l’arbre au coin de la rue. La pluie qui tombe en diagonale, les mouvements désarticulés des plantes. Les odeurs des autres. Les poils qui se dressent sur les bras après son passage. Le vent est invisible, mais son action est remarquable. Défini comme le mouvement au sein d’une atmosphère, il naît de la différence de pression, elle-même provoquée par un écart de température entre l’équateur et les pôles, associé à la rotation de la Terre. Il en existe plusieurs sortes, dont le déplacement, la vitesse, la localisation ou l’ampleur des effets varient considérablement. Les alizés balayent toute la surface du globe, les moussons sont saisonnières. En Europe centrale, le foehn a la réputation de plonger ses victimes dans un état de dépression. Le mistral et la tramontane détonnent par leur violence, tandis que le sirocco, en provenance du Sahara, charrie chaleur et sécheresse. 

Longtemps, les hommes se sont échinés à l’interpréter et à dompter sa folle énergie. Sur l’eau, avec la navigation, mais également sur terre, avec les moulins à vent, dès le Moyen Âge, puis aujourd’hui avec les éoliennes. Si la science météorologique a fini par percer tous les mystères du vent, ce dernier a cristallisé un imaginaire collectif puissant, tout en restant une source infinie d’inspiration métaphorique, poétique et littéraire. C’est aux poètes que revient le mérite d’avoir rendu compte de sa puissance, de sa complexité et de sa multiplicité. Dans son Ode au vent d’Ouest, le Britannique Percy Bysshe Shelley en exalte, en 1820, la violence propre à incarner l’élan romantique. Il s’adresse à l’« Âme sauvage qui te meus par tout l’espace / Ô destructeur et vivificateur ». Le vent revêt les caractères les plus divers et variés, concentrés autour d’une dualité ambivalente. Ses effets sont salutaires ou destructeurs. On l’implore et on le craint. Souvent personnifié par les nombreuses mythologies et civilisations au cours de l’histoire, il est Borée, Euros, Notos et Zéphyr, les quatre vents directionnels de la Rome et de la Grèce antiques, Fūjin, au Japon, Amon, dans le panthéon égyptien, ou Kukulcan, chez les Mayas. Il est la vie en mouvement. Il la véhicule et l’essaime. Il constitue l’un des moyens les plus primitifs de dispersion du vivant. 

Sally West

Dans son poème À la gloire du vent, tiré du recueil La Multiple Splendeur publié en 1906, le poète belge Émile Verhaeren, influencé par le symbolisme, a su se saisir de cette dimension.

« […] D’où que vienne le vent,
Il rapporte de ses voyages,
À travers l’infini des champs et des villages,
On ne sait quoi de sain, de clair et de fervent.
Avec ses lèvres d’or frôlant le sol des plaines,
Il a baisé la joie et la douleur humaines
Partout ;
Les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs fous,
Tout ce qui met dans l’âme une attente immortelle,
Il l’attisa de ses quatre ailes ;
Il porte en lui comme un grand cœur sacré
Qui bat, tressaille, exulte ou pleure
Et qu’il disperse, au gré des saisons et des heures,
Vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés […] »


Avec son ouvrage L’Air et les Songes, publié en 1943, le philosophe Gaston Bachelard poursuit son étude des quatre éléments, commencée en 1938 avec La Psychanalyse du feu, dans laquelle il expliquait que les images littéraires et poétiques se classent en quatre catégories, qui correspondent au feu, à l’eau, à la terre et à l’air. Il y a développé son concept de l’imagination dynamique et pensé une psychologie de l’air à partir d’une analyse poétique. Il consacre un chapitre au vent : « Il semble que le vide immense, en trouvant soudain une action, devienne une image particulièrement nette de la colère cosmique. On pourrait dire que le vent furieux est le symbole de la colère pure, de la colère sans objet, sans prétexte […]. Avec l’air violent nous pourrons saisir la furie élémentaire, celle qui est tout mouvement et rien que mouvement. Nous y trouverons de très importantes images où volonté et imagination s’unissent. D’une part, une volonté forte attachée à rien et, d’autre part, une imagination sans aucune figure se soutiennent l’une l’autre. » Pour le philosophe, l’imagination tire sa richesse et sa fécondité d’un mouvement dynamique et énergique, et non d’images figées. Le vent peut être interprété comme une manifestation violente de l’air qui emporte le rêveur et, en l’animant d’un souffle, lui permet d’étreindre le monde. Comme l’écrit Verhaeren, à la fin de son poème :

« […]Si j’aime, admire et chante avec folie
Le vent,
Et si j’en bois le vin fluide et vivant
Jusqu’à la lie,
C’est qu’il grandit mon être entier et c’est qu’avant
De s’infiltrer, par mes poumons et par mes pores,
Jusques au sang dont vit mon corps,
Avec sa force rude ou sa douceur profonde
Immensément il a étreint le monde. »

Réfléchir au vent par temps de confinement, traquer sa présence, nous aurait-il permis de voyager, de vous laisser emporter par son souffle puissant au-delà de nos quatre murs ?

Cet article est issu du Tome 7

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