C'EST LA HONTE !

Shame - Jon Koko
Il y a les petites et les grandes hontes, celles d'une vie, qui marquent à jamais. Philosophes, chercheurs, écrivains, psychologues… nombreux sont ceux qui se sont penchés sur cette émotion complexe, la décortiquant, la rattachant à des questions existentielles, morales, et en définitive à autrui. Là est bien le coeur de la question, car finalement l'enfer, c'est les autres…

La honte est un nœud complexe d’affects et d’émotions qui se trouve au confluent du psychique et du social. Elle renvoie à cette souffrance qui rend l’individu incapable de réagir immédiatement lorsqu’il est pris en défaut par rapport à des normes et à des règles sociales. Elle est en effet indissociable à première vue d’un cadre moral qui la fonde, même si elle ne s’y réduit pas. On l’a longtemps associée à la culpabilité. Les deux impliquent bien la conscience de soi en relation à l’autre. Mais, comme le souligne le psychiatre, neurologue et psychologue Boris Cyrulnik, là où la culpabilité fait office de
« tribunal imaginaire de l’âme », où sont jugés nos actes, la honte est cet « abjecteur de conscience » qui nous conduit à souhaiter nous soustraire aux autres et à nous-même. Dans son ouvrage De l’évasion, le philosophe Emmanuel Levinas décrit ce décalage insupportable qui se produit dans la non-coïncidence entre l’image de soi et la chute dans l’événement humiliant. « Si la honte est là, c’est que l’on ne peut pas cacher ce que l’on voudrait cacher. La nécessité de fuir pour se cacher est mise en échec par l’impossibilité de fuir. Ce qui apparaît dans la honte, c’est donc précisément le fait d’être rivé à soi-même, l’impossibilité de fuir pour se cacher à soi-même, la présence irrémissible du moi à soi-même.» 

Jon Koko

On distingue les petites et les grandes hontes. Les premières peuvent être ressenties comme d’éphémères humiliations qui ne laissent guère de traces, à peine plus cuisantes que l’épreuve de l’embarras, de la gêne ou du ridicule. Elles sont alors rapidement balayées et oubliées. Les secondes, redoutables, sont celles qui tétanisent, qui isolent, détractrices dans ce qu’il y a de plus intime en nous et qui entament jusqu’à notre être. Tapie au fond de nous, la honte est affaire de corps, d’être et de regard. On a honte d’une chose, d’un acte, d’une pensée, d’un état, des autres, pour les autres, de soi-même. Mais, surtout, face à quelqu’un. C’est l’autre qui donne à mon acte sa signification. Elle est alors honte de soi mais devant autrui. « Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement, je le réalise sur le mode du pour-soi, écrit Jean-Paul Sartre dans L’Être et le Néant. Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu’un était là et m’a vu. Je réalise tout à coup toute la vulgarité de mon geste et j’ai honte.» Pour le philosophe existentialiste, c’est le sentiment de honte qui fait surgir autrui dans le monde : 

« Je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère en face d’elle, comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une laideur ou une bassesse d’expression que je n’ai pas ; mais je ne saurais être atteint jusqu’aux moelles : la honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit. »

« Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. Et, par l’apparition même d’autrui, je suis mis en demeure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet, car c’est comme objet que j’apparais à autrui. Mais pourtant cet objet apparu à autrui, ce n’est pas une vaine image dans l’esprit d’un autre. Cette image en effet serait entièrement imputable à autrui et ne saurait me “toucher”. Je pourrais ressentir de l’agacement, de la colère en face d’elle, comme devant un mauvais portrait de moi, qui me prête une laideur ou une bassesse d’expression que je n’ai pas ; mais je ne saurais être atteint jusqu’aux moelles : la honte est, par nature, reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit. »

Jon Koko

Ainsi, la honte conduit à faire de l’individu un témoin de sa propre perte comme sujet. Si l’enfer, c’est les autres, c’est parce que leurs regards nous enferment et nous figent dans une image dont on ne peut s’échapper et qui engage la totalité de notre être. « Me voilà courbé sur le trou de la serrure ; tout à coup, j’entends des pas. Je suis parcouru par un frisson de honte : quelqu’un m’a vu. Je me redresse, je parcours des yeux le corridor désert : c’était une fausse alerte. Je respire. […] Loin qu’autrui ait disparu avec ma première alerte, il est partout présent, en dessous de moi, au-dessus de moi, dans les chambres voisines et je continue à sentir profondément mon être-pour-autrui ; il se peut même que ma honte ne disparaisse pas. » À travers le célèbre exemple du voyeur espionnant par le trou de la serrure, Sartre montre toute la vulnérabilité de l’être sous le regard d’autrui, qui est également la source de la morale, de toutes les morales aliénantes. La honte existe dans une structure sociale et intersubjective. 

Dans son ouvrage Mourir de dire  La Honte, Boris Cyrulnik souligne que les conséquences qu’elle engendre constituent des obstacles importants à la résilience pour les personnes ayant subi des événements traumatiques. Il s’agit du paradoxe de la victime honteuse d’être victime. Il rappelle son caractère structurellement social et à quel point elle possède un rôle de régulateur des normes. Par ailleurs, alors qu’on cherche à l’enfouir et à la taire, sortir du silence est un moyen de soigner cette blessure de l’âme. C’est ce que les écrivains ont fait en s’emparant du motif et en y trouvant une source d’inspiration féconde. Dans La Honte, ouvrage autobiographique, Annie Ernaux, à travers le récit de sa jeunesse à Yvetot, en Normandie, explore et se remémore les voies de la honte pour tenter de dire ce que, paradoxalement, elle a souhaité étouffer jusque-là. Honte de classe, honte de ses parents, honte d’avoir honte, Annie Ernaux se place en « ethnologue d’elle-même », selon son expression, et essaie par le biais de l’écriture de rétablir un fil conducteur entre soi et soi, interrompu par l’accumulation de ses hontes. 

Cet article est issu du Tome 6

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