LE COUP DE FOUDRE

Soudaineté, violence, instantanéité. Un regard et puis tout s'embrase. Réciproque ou pas, malheureux ou heureux, éphémère ou éternel, il est le point de départ absolument stupéfiant de cet amour qu'on dit déclenché au premier regard. Il a traversé les âges et si, aujourd'hui, l'expression « coup de foudre » est devenue courante, il ne cesse de fasciner.

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue / Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue / Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler / Je sentis tout mon corps et transir et brûler » (Racine, Phèdre, acte 1, scène 3). Les célèbres vers de Racine racontent déjà tout de la violence et de l’intensité du coup de foudre que Phèdre éprouve pour son beau-fils, Hippolyte. Il est vécu par l’héroïne tragique comme une fatalité néfaste qui la dépossède et l’aliène. Le corps comme l’esprit sont bouleversés par cette révélation. Cet état trouve sa raison dans la vengeance de la déesse Aphrodite, qui, face au mépris d’Hippolyte pour l’amour, décide de le punir. 

Maia Flore

Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes consacre un chapitre au « ravissement » dont le coup de foudre est le synonyme populaire. Il « est une hypnose : je suis fasciné par une image : d’abord secoué, électrisé, muté, retourné, “torpillé” ». Il met d’ailleurs en évidence l’équivalence du champ lexical de l’amour et celui de la guerre. Qu’il s’agisse de Phèdre, de Roméo et Juliette, de Tristan et Yseult ou encore de Dante et Béatrice ou de Chateaubriand et Madame Récamier, ce phénomène occupe une place particulière dans le domaine de l’amour. Il représente ce choc irrationnel qui s’oppose à l’attachement progressif. Jean Claude Bologne, historien, professeur et écrivain, retrace l’épopée de l’amour éclair dans son Histoire du coup de foudre et montre comment ce dernier est multiple, complexe et paradoxal. L’expression « coup de foudre » apparaît officiellement dans la langue française en 1741. Si les autres langues mettent en avant l’amour au premier regard (love at first sight en anglais, Liebe auf den ersten Blick en allemand ou encore amore a prima vista en italien), la métaphore française de la foudre et de l’électricité reste inédite.

Le mythe du coup de foudre se popularise et s’ancre durablement dans l’imaginaire collectif de l’amour.

C’est à partir du xviiie siècle puis du xixe siècle que, sous l’impulsion d’auteurs comme Flaubert, Stendhal ou Balzac, le mythe du coup de foudre se popularise et s’ancre durablement dans l’imaginaire collectif de l’amour. Il est ainsi éminemment social et historique. « Il s’agit bien de l’irruption rapide et totale d’un sentiment jusque-là inexistant : il importe peu que ce soit pour une personne que l’on vient de rencontrer ou que l’on connaît depuis longtemps comme collègue, parent ou ami, explique Bologne. Dans un élan mystique qui confond dans la même fulgurance le néant et l’infini, l’instantanéité s’accompagne d’ailleurs d’une certitude d’éternité. Ce qui arrive avec une telle force marque l’esprit à jamais. » Par son côté sauvage et impromptu, le coup de foudre introduit un changement de rythme qui rompt avec une temporalité de la récurrence, de la satisfaction des besoins et de la répétition. Il devient une expérience absolue et totale. 

« Il serait vain de vouloir y trouver une cause unique… »

Depuis l’Antiquité, il frappe les êtres humains dans la fiction comme dans la vraie vie. Les explications, les circonstances ou encore les buts attribués à un tel émoi varient par contre au cours des époques.
« Il serait vain de vouloir y trouver une cause unique. […] À toutes les époques on a ressenti les mêmes besoins, souvent opposés : trouver une explication rationnelle ou privilégier le surnaturel ; réduire le coup de foudre à ses effets physiques ou à ses bouleversements psychologiques ; l’expliquer par la sensibilité d’un individu ou par les circonstances extérieures […]. Aucune ne donne une explication globale et définitive : leur combinaison permettra à chacun de se situer dans une typologie complexe du coup de foudre, en lui conservant, s’il le souhaite, sa part de mystère, de fatalité ou de libre arbitre. Le principal est peut-être de se rappeler qu’il s’agit d’un récit des origines, qui nous aide à construire l’histoire du couple : un mythe indispensable, et éminemment personnel », écrit Bologne. Aujourd’hui, il est une composante essentielle à la conception de l’amour dans les cultures occidentales. Il a fait son entrée dans notre quotidien et le mythe de l’amour passion permet de sublimer n’importe quelle histoire ordinaire en donnant du relief au récit de l’histoire du couple. 

Cet article est issu du Tome 8

Slow Culture

Se laisser fasciner par l’œil avisé de Natacha Wolinski, journaliste et critique d’art

Slow Food

Slow Food

Idées savoureuses concoctées par Andrea Petrini, le plus funky des foodies

Slow Travel

Récits sans filtres vécus par François Simon, écrivain et journaliste